Arithmétic Park

Je suis en CE2 à l’école Victor Hugo, on est en 1978 ou 1979. J’ai pour maître d’école un monsieur d’un certain âge qui porte blouse grise et béret, dont j’ai plutôt bon souvenir. En même temps, aucune raison de lui en vouloir : je me sentais bien à l’école, j’adorais la bouffe de la cantine (oui, ça compte !), et mes résultats me plaçaient dans le tiercé de tête de la classe, donc tout se passait bien. Ou presque…

Tous les jours, avant la pause de midi et quart, à 11h30 pétantes, monsieur Petiot – c’était son nom – ouvrait le tableau et dévoilait « les opérations » : une addition, une soustraction, une multiplication et une division à quatre chiffres. Tout le monde les recopiait dans son cahier et plongeait dedans en silence jusqu’aux résultats, expliqués avant le déjeuner.

Et moi, dans tout ça ? Et bien moi j’étais malade, tous les jours. Hypoglycémie ? Stress ? J’étais théoriquement en capacité de m’en sortir sans trop de difficulté, sauf qu’en réalité j’étais tétanisée. Je dégoulinais de sueur, tremblais, me sentais mal, et n’étais obsédée que par une chose : sortir de là. Étant dotée d’une réactivité plutôt molle – celle-là même qui m’avait valu un fameux « Calcul rapide : élève un peu lente » sur mon bulletin l’année précédente – et tout de même d’un vague sens moral, j’ai mis un certain temps avant de tenter un stratagème que mon statut de bonne élève pouvait me permettre. Oui, j’avais réalisé qu’on ne vérifiait jamais mon cahier…

C’est ainsi que je décidais de tricher en transformant (pourquoi ???) dans mon cahier les chiffres du tableau en zigouigouis hiéroglyphesques : je faisais donc semblant de recopier, et faisais semblant de chercher à résoudre. Je transpirais toujours, mais l’angoisse de rater et la vision des chiffres maudits en moins. Il me restait juste à attendre les résultats en faisant profil bas et hop, le tour était joué ! J’avais honte de ma malhonnêteté, mais je me sentais malgré tout libérée d’un fardeau.

Bon, évidemment, tout ça n’a pas duré : un jour, monsieur Petiot m’a parlé entre quat’ zyeux, il avait ouvert mon cahier pendant le déjeuner, et avait découvert… le fameux poteau rose (ouiiii, je sais, c’est pas ça).

J’ai été discrètement punie, ça s’est un peu su, on m’a un peu traitée de chouchoute, j’ai eu un peu honte… et moi j’en ai déduit, fort logiquement, que j’étais allergique aux chiffres.

À défaut de trouver une expression plus correcte, je clame donc souvent que je souffre d’allergie numéraire. Mais sans être abominablement nulle en maths, hein ! Malgré tout, je n’irai jamais jusqu’à maltraiter un livre avec des vilains chiffres dedans : on ne sait jamais ce qui peut arriver…

Maurice-mon-amour Ravel, L’enfant et les Sortilèges : L’arithmétique

3 commentaires sur « Arithmétic Park »

  1. Et c’est là qu’un jour ton prof te prend à part: «Ed***, je vais vous confier un secret: il existe un instrument qui n’a que 4 cordes, n’utilise que 4 doigts de la main gauche, avec un nombre de positions limité. Vous pourriez apprendre un métier et en tirer une vie confortable sans jamais être embêtée par des notions compliquées telles que sept, huit, sans parler des nombres à deux chiffres… Pensez-y! ». Et ta vie changea, pour le plus grand profit de l’OFJ et l’ONCT…

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    1. (chut, je suis anonyme, d’où les ***)(jamais l’OFJ, mais l’EUYO et le Mahler, ouioui :-))
      Alors oui, mais pour la petite histoire, je compte mes mesures aussi bien que je lis mes clefs… ahum…

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