Hommage et désert

C’est l’histoire d’un début d’année pas comme les autres, d’un 2 janvier 2020 où tu pars de chez toi pour atterrir dans un ailleurs qui est plus ailleurs que pas mal d’autres.

Alors oui, c’est le bureau qui nous emmène, et ce n’est pas la première fois que grâce à lui je vis des grandes premières. Mais cette fois le facteur improbabilité était bien présent : qui m’aurait dit qu’un jour nous irions jouer du Beethoven – histoire de rendre hommage au grand homme et de célébrer le 250ème anniversaire de sa naissance – dans le cadre d’un festival organisé dans une salle invisible perdue au milieu du désert en Arabie Saoudite ?

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Oui, on pourrait débattre sur le fallait-il, le comment, le pourquoi, le est-ce que je voulais, mais ce n’est pas mon envie (sans compter que je préfère surtout oublier nos frayeurs pendant un retour chaotique, retardé et dont nous ne saurons probablement jamais à quel point son déroulement « aéronautique » était raisonnable ou pas…). Non, moi j’y ai vu le plus grand défilé de surréalisme du monde. Et en deux jours (car oui, c’était juste pour deux jours) j’en ai pris plein les mirettes, du sable, des cailloux, des étendues superbes, mais aussi des choix logistiques locaux – selon moi – plutôt abracadabrantesques. Bref : ça méritait bien un petit billet doux.

Pour faire sa fête à Ludwig Van, nous avons donc atterri en pleine nuit à Al Ula. Un petit tour en bus, on quitte le bitume pour une piste, et on se retrouve logés dans un camp de containers aménagés (un peu avec les pieds). Mais bon, à part que le chauffage – indispensable, vu qu’il fait un froid de gueux la nuit – y souffle sur ton museau avec la délicatesse et le silence d’un sèche-cheveux de piscine municipale, c’est pas si pire (message de service : plombiers, si vous cherchez du taf de formateurs, foncez là-bas, il y a un créneau à prendre). Et même si le réveil est compliqué à cause du sommeil perturbé par le cri de la soufflerie combiné au doux chant du groupe électrogène, il faut avouer que la vue au lever du jour est plus qu’esthétique…

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Nous quittons vite notre camping en dur car le manger (beaucoup, trop, très bon, incroyable), le boire (sans alcool, eh oui), le communiquer via wifi et le travailler se feront tous à la salle de concert, qui apparaît (et disparaît) rapidement sous nos yeux ébahis : c’est une des claques architecturales les plus incroyables que j’ai jamais prises.

Bon, à l’intérieur, tout est encore en travaux – très bruyants, parfait pour répéter – et pensé d’une manière assez curieuse… un acousticien aurait été bienvenu, aussi. Et peut-être que la moquette n’est pas le revêtement de sol le plus adapté à un environnement ensablé. Surtout si on place la scène au milieu d’une fausse dune intérieure, car du coup pour les employés cela signifie aspirer, toujours aspirer… et faire les vitres, aussi. Parce que oui, tout doit être luxueux, brillant, impressionnant. Le soir sur scène, ce sera éclairages de concert pop, écrans géants, débauche de caméras et de photographes, pour un public plus que chic que l’on sent d’abord très perplexe – Ludwig d’Arabie n’est pas encore une rockstar –  mais que l’on finit tout de même, malgré un froid glacial  sur-climatisé, par conquérir héroïquement à coup de 3ème symphonie. Ouf, mission accomplie, on peut se jeter à la sortie sur le caviar, le homard et les sushis ( !!!) l’esprit tranquille.

Sinon, concrètement, que faire quand on se retrouve dans ce genre de bout du monde et qu’on a si peu de temps devant soi ? Eh bien on optimise, donc le jour du concert, après la générale du matin, nous sommes allés en petite bande voir dans le désert si nous y étions. En y observant la vie telle qu’elle essaye d’y exister, entre autres (car oui, « la vie trouve toujours un chemin »). Nous avons eu de la chance car le soleil est avec nous, et cette douce vingtaine de degrés nous permet enfin de tomber la doudoune (eh oui, on est nombreux à s’être fait avoir : à l’intérieur, tout est climatisé comme s’il faisait 45° dehors : trop, beaucoup trop !).

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Vous êtes ici…

À ce moment du court séjour, je suis en état de choc/coup de foudre : j’ai beau grogner que mes genoux me font mal, j’ai juste envie de tout planter (Marcel, collègues, vie dans ma ville, heureusement que je n’ai ni enfants ni chats !) pour partir tout droit là-bas là-bas dans la montagne, tellement je suis abasourdie par la beauté de cette nature somptueusement rêche et hostile. Les oiseaux y sont roses, bleus (on dirait des petites fées), les insectes profilés pour les grosses chaleurs, perchés sur leur hautes pattes nous impressionnent, et les cailloux y sont les plus beaux du monde, un peu comme en Islande, mais dans une version rose et dorée. Je commence à rêver de revenir avec du temps pour m’éloigner des tentes luxueuses que l’on aperçoit ici et là dans les coins, car nous sommes dans une zone de « résidences secondaires » pour la bonne société locale. Et je trépigne encore plus à l’idée d’aller faire un tour sur le site archéologique de Madā’in Ṣāleḥ le lendemain matin !

Ce matin-là, des bus – conduits par des gars qui foncent sur les autoroutes désertes le nez dans leur smartphone pour regarder des vidéos, pendant que la télé diffuse pour nous des clips tout ce qu’il y a de plus… comment dire… vulgairement occidental ? – nous amènent directement sur place. Nous sommes trois fois hélas très rapidement évincés de la première zone de tombes de l’ancienne Hégra : on nous a lâchés là sans consignes, les guides sont en retard et comme rien sur place n’est balisé ou interdit, on préfère nous remballer très vite en criant, de peur que nous nous faufilions partout (ce qui effectivement commence à être le cas). Et oui, si tu es fan d’Indiana Jones, tu auras reconnu le style de Petra, en Jordanie voisine, où fut tourné un passage du troisième volet de la saga : nous sommes aussi sur un site Nabatéen. Je m’agace de la présence très très invasive de journalistes en reportage probablement archi-officiel, ils nous marquent à la culotte et j’avoue que je n’apprécie pas de me sentir à ce point considérée comme une bête curieuse. Mais d’un autre côté, ça remet les pendules à l’heure : les personnes exotiques, ici, c’est nous.

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La visite se poursuit sous un ciel polychrome aux effets magnifiquement dramatiques, notre guide est très sympa, très pro, et nous croisons aussi quelques touristes du cru. Mais hélas bien peu de femmes…

À la fois émerveillée par le cadre naturel, la lumière, le sable d’or rose, les monuments (liste non exhaustive) et terriblement frustrée par la brièveté de la visite et du séjour en général, je n’ai pas le choix : il faut à nouveau suivre le troupeau et partir.

Il m’aura fallu plus d’un mois avant de décider comment donner un aperçu de mes tous premiers pas dans un bout de désert. Entre autres parce que celui-là était géo-politiquement bien particulier et pas très accessible. J’y ai été particulièrement frappée par le fait qu’il était bien difficile d’y trouver un truc en voie de disparition : le silence (nous y avons certes amené notre bruit, nos instruments, nos contrebasses, des timbales baroques et des bémols à clef, mais bien avant nous déjà la pollution sonore – et autre – des groupes électrogènes faisait rage, quelle plaie…). On voit bien que j’ai délibérément choisi de gommer les angles potentiellement polémiques de cette virée, et que je ne souhaite pas les aborder : ma mémoire de ces quelques jours se rebranche instantanément sur une fascination de chaque instant, une découverte trop rapide mais presque hypnotique de ce que j’ai quasiment vu comme une autre planète. Que de beautés et quelles merveilles ! Le sentiment était doux et frais, je veux le garder aussi vivant que possible et laisserai donc les chiens aboyer pendant que la caravane passe…

4 commentaires sur « Hommage et désert »

  1. Oui mais dans cet univers surréaliste je dénonce un manque criant: personne n’a donc de chat là-bas, nom d’une croquette? Ou est-ce qu’ils ont (comme l’émir Ben Kalish Ezab) des léopards apprivoisés dans leurs grottes? Par ailleurs t’aurais pu nous ramener une de ces coiffes de cheiks typiques en tissu cochonou…

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    1. Alors d’abord, toi pas toucher à la panthère de mon émir, et ensuite pour ramener, il faut magasiner. Moi qui rêvais de ramener une broutille ou au moins un truc à manger, eh ben… Tintin ! #frustration

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