Mirages #2

Dans l’épisode précédent, j’évoquais l’opulence grandiose des quelques lieux traversés à Abou Dabi. Au Emirates Palace, par exemple, il devenait de plus en plus clair que le super-superlatif était de mise pour tout, et qu’on ne mélangeait pas les torchons avec les serviettes en papier, et surtout pas avec celles en lin brodé du service de mamie.

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Mais de toute façon, quand un hôtel se dote salle de concert d’une telle modestie, il ne faut pas s’attendre à un public de prolétaires pakistanais…

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Nous avons donc donné le lendemain notre dernier concert de cette tournée asiatique aux 27 150 kilomètres et aux trois fuseaux horaires à Al-Aïn, à 170 km à l’est de la capitale. Je me réjouissais déjà d’apercevoir un désert pour la première fois de ma vie, et fantasmais sur 30 mn pour gambader en ville par 40° (si si). Le désert a été présent tout au long des deux heures de bus. Au plus près d’Abou Dabi il est assez loin derrière les exploitations agricoles que longe l’autoroute, mais près d’Al-Aïn on peut se régaler de quelques jolies dunes en chantant la musique de Lawrence d’Arabie dans sa tête.

Road To Nowhere

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Mais c’est après ce bon moment de rêvasserie que commence le vrai mirage. Si j’étais Shéhérazade, je te dirai que ça suffit pour aujourd’hui, qu’on va se coucher et que je continuerai plus tard, ça ferait couleur locale, mais bon je serai pas vache, allez.

De Al-Aïn nous ne verrons rien d’autre que l’université où se trouve la salle de concert, qui n’a rien à envier à celle de Rodez (et encore, je suis méchante avec Rodez). Sauf qu’elle est illuminée comme un arbre de Noël. On apprend que le cheikh Zayed sera là, ce qui justifie probablement un agencement un peu particulier du parterre. On se calme, Chouyo, les sièges ne sont pas roses, ils sont blancs, ce sont juste les lumières.

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On a aussi disposé des tables basses devant le rang de canapés-gros fauteuils, les collègues et moi on est surpris : il nous est à tous ou presque déjà arrivé de jouer devant des chefs d’état, mais jamais nous n’avons vu ce genre de chose… mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Bon, le gag – poussé à l’extrême – de la clim’ glaciale qui oblige certains musiciens mal équipés à répéter en queue de pie sur le bermuda pour ne pas tomber malade, c’est presque rigolo. Le repas livré sur place qui n’arrive pas, un peu moins. Je mets à profit le temps du gargouillis hypoglycémique d’avant-concert pour aller admirer le surréalisme graphique de ce campus ultra-moderne en plein désert.

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Le cheikh est en retard, nous devons donc l’attendre pour commencer à jouer et nous avons toujours l’estomac vide (du coup je deviens ultra-ronchon : nous repiquons pour deux heures de bus dès la fin du concert qui assez assez costaud, cela repousse l’arrivée dans nos lits à au moins à une heure du matin et nous partons pour l’aéroport le lendemain à 5h45, groumf de groumf !). À la pause, notre chef, pas plus nourri que nous, finira d’ailleurs par décider d’amputer la Symphonie Fantastique de deux mouvements pour éviter que des musiciens tombent dans les pommes, mais tout ceci est anecdotique.

Car ce qui fut le plus incroyable à mes yeux a été le choc des cultures dont nous avons été témoins : en montant sur scène, je vois un premier rang parsemé de cheikhs en blanc (fallait que je la case, pardon) et de femmes groupées au bout et cachées sous leur voile noir. Tout ce petit monde vient cirer les pompes de saluer l’émir, se prend en photo avec, et commande ses boissons au garçon pendant que nous jouons. Un paparazzi officiel pas discret pour deux sous gave son appareil de ce ballet incessant peopleries.

Une grande dame arrive en retard en plein concerto pour violoncelle ? C’est l’évènement, tout le monde se lève pour la saluer, et un grand ponte l’accompagne à son fauteuil. On cause, on commente, on se promène, on sort, on rentre : c’est exactement l’idée que je me fais de la musique au temps de Louis XIV ! Les bouquets de fleurs sur scène sont offerts soit par des petits enfants déguisés en jeunes mariés (je trouve ces costumes prétendument chics vraiment bizarres et un peu glauques pour des gamins), soit par de jeunes femmes dont une est venue photographier la remise du bouquet à notre chef (mais pourquoi ?). Le cheikh demande expressément à ce que des musiciens viennent lui serrer la main à la fin du concert, il faut s’exécuter. Tout cela nous semble complètement archaïque et délirant : nous nous sentons à la fois comme des saltimbanques au service du roi et comme des bêtes curieuses.

Nous entendrons aussi plus tard que les quelques centaines d’étudiantes qui devaient assister au concert ce soir-là n’en ont finalement pas eu l’autorisation « parce qu’il y avait trop d’hommes dans la salle » (hein ??). Ce qui fait que pas mal de musiciens et moi, on a un peu du mal à l’encaisser, ce cheikh (re-pardon, il fallait aussi que je la case).

Je me rappellerai sûrement longtemps l’ébahissement que j’ai éprouvé tout au long de cette soirée au cours de laquelle j’ai même un moment pensé que rien de tout cela n’était possible à ce point, et que j’allais sûrement me réveiller de ce drôle de rêve pas très bleu.

Le 3 mai 2017, j’ai voyagé dans le temps et joué pour un monarque richissime et sa cour. Et même si j’ai vécu avec mes collègues et néanmoins amis une expérience inédite et peu ordinaire, ce dont je me réjouis, je crois bien que je n’ai pas trop aimé ça.

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