Cher Luchino Visconti,

vous saurez sans doute pardonner mon impudence et  mon irrévérence, je pourrais sans doute vous ficher la paix là où vous êtes, tranquille peinard depuis plus de 25 ans. C’est juste que je suis toute remuée parce que j’ai toujours eu un sens du respect pour l’art en général, et pour le monument du cinéma que vous êtes en particulier : on m’a montrée vos œuvres quand j’étais toute jeune (incroyable, à l’époque ces choses là passaient en prime-time sur les chaînes hertziennes), trop jeune même parfois, parce que je me rappelle bien avoir été sacrément tourneboulée à cause des fameuses scènes violentes et violeuses de Rocco et ses frères.

Et là, il m’arrive quelque chose d’étrange, un évènement auquel je ne m’attendais pas : comme nous avons une 5ème de Mahler en vue (et deux fois, en plus) et que son Adagietto est connu pour être quasiment un des personnages principaux de Mort à Venise, j’ai décidé l’autre jour de combler enfin non pas la lagune (trop de boulot) mais la lacune et, enfin, de m’installer devant mon DVD. Je voulais découvrir ce bout de pellicule mythique, j’en avais faim, vraiment, et j’en attendais beaucoup. Trop ?

Je pense que j’avais laissé s’écouler trop de temps, et trop d’interprétations de cette musique qui, systématiquement, me retourne comme une crèpe pour pouvoir aborder librement le film. Je n’ai jamais pu rentrer dedans, j’ai eu la même impression que lorsqu’on voit une adaptation déplaisante d’un roman aimé, quand l’acteur principal refuse d’être l’image qu’on s’en est créé, que les couleurs ne correspondent pas à celles de notre imaginaire. J’ai beau savoir que le roman de Thomas Mann, ami de Mahler dans la vraie vie est une petite perle… j’ai beau avoir saisi que la lenteur de la caméra colle à l’ambiance moite de cette peinture bourgeoise, que les sentiments naissants dans le cœur du héros sont sa rédemption autant que sa perte, que la décrépitude de Venise la rend si belle, que c’est un hymne à la splendeur, ça n’a jamais fonctionné.Parce que mon film à moi s’est fabriqué tout seul depuis dix ans.

Vous savez, j’ai toujours trouvé qu’au beau milieu d’une symphonie monumentale où la guerre, le cynisme militaire, et les flonflons de la fête ont tous un goût somptueusement funèbre, ce mouvement lent… c’est un genre de concentré de romantisme fait lumière. Donc, vous m’en voyez navrée, cher Luchino, mais je n’ai pas été capable d’adhérer aux impressions au soleil couchant que vous évoquent cette musique surnaturelle de beauté. Car même dans la douleur amoureuse, même avec les sourcils froncés, elle ne pourra jamais au grand jamais être pour moi une descente aux enfers. Elle serait même un des rares miracles capables d’ouvrir tout grand les portes du paradis.

8 commentaires sur « Cher Luchino Visconti, »

  1. Ahhhh !!! Enfin ! Merci ! Merci ! MErci !

    Moi qui n’ose plus dire dans les soirées de l’ambassadeur, entre deux rochers, que je DETESTE ce film sauf les soirs d’insomnie, car il m’endort systématiquement en moins de cinq minutes !
    Car si j’ose, paf, je récolte illico le genre de regard propre à me faire comprendre que je suis :
    – inculte,
    – imbécile, forcément un imbécile,
    – scandaleusement mal poli pour asséner ce genre de choses devant sa sainteté l’évêque pour qui « Mort à Venise » est plus émouvant que « Jesus Christ superstar »,

    Pourtant, je comprends pas, tout est bon a priori :
    – Visconti : ok,
    – Malher : ok,
    – Venise : ok,
    – Dirk Bogarde : ok,
    – Marisa Berenson : triple ok !

    Et non, le vide, le ronfllzzz, l’ennui absolu.

    Donc merci, merci, merci ! Et en plus, tu viens de m’offrir un argumentaire précieux pour expliquer pourquoi la musique de Malher me semble trop … enfin trop… enfin comme tu dis.

    C’est Noël !

    Bojmercimèrenoëlmoï

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    1. Ceci dit, ça m’a valu quelques discussions très constructives, qui m’ont permis de mieux comprendre la sensation coupable que j’éprouvais à ne pas avoir réussi à aimer un monument historique. Sans compter tout ce qui ne s’explique pas et qui est du domaine du ressenti…
      C’est quoi le problème avec Gustav ? Trop long trop lourd trop tout ?

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    1. Haha, non mais moi je me sens presque obligée de me justifier parce que je sens bien que je nage à contre-courant. Mais pas toi 🙂
      Ceci dit, c’est un film d’atmosphère et ça c’est clair pour moi que selon les circonstances on est fatalement plus ou moins réceptif.

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