Saucisson

Il est 05h25 du matin, le camion de poubelle vient d’éructer sous ma fenêtre un grand broulouf, suivi d’un bruit résultant probablement de l’accouplement entre une scie sauteuse et une corne de brume. Long et tenace le bruit, il fait même vibrer le matelas, que dis-je vibrer… soubresauter, plutôt. Pile au moment où je venais enfin de m’endormir. Je ressens à cet instant là un genre de fatalisme soupirant, mâtiné de crise de nerf lardée et saupoudré de très gros phoques qui ne sortiront jamais de ma bouche : je suis bien élevée, des fois, mais en privé seulement.

C’est à ce moment pile (étrange, ce qui peut apparaître dans un cerveau rendu fou par l’absence de sommeil) que j’ai décidé de vous instruire d’un morceau de vocabulaire musical emprunté à la charcuterie. On connait mon amour pour le cochon sous toutes ses formes (grouîk). Mais je suis sûre qu’on sait beaucoup moins, en parlant de musique, ce qu’est un saucisson.

Un saucisson, à mon bureau, c’est une scie, un pensum, une de ces pièces qu’on devrait laisser moisir au fond d’un tiroir plutôt que d’essayer d’en tirer vainement quelque chose. Un saucisson, c’est toujours trop long et bien rasoir, et le pire c’est que des fois, en plus, c’est difficile. Ce qui fait que, ironie du sort, il devient alors facile de mettre des pains (ou autrement dit : canards, couacs, ou si on est corniste, grougnes) dans un saucisson. La chose devient alors inaudible, voire indigeste. Heureusement, depuis des siècles qu’on entend défiler des kilomètres carrés de papier musique noirci dans nos oreilles, on commence à les connaitre, les saucissons, ou plutôt justement non : sélection naturelle oblige, ils ont souvent le bon goût de tomber dans l’oubli tous seuls (sauf les Adagio de Barber et d’Albinoni, le menuet de Boccherini, et quelques autres fameuses musiques de mise en attente pour hotlines et répondeurs téléphoniques), si bien qu’on n’est pas obligé de se les farcir.

Et puis il y a des mystères.

Prenons pour exemple les belles symphonies de notre ami Ludwig Van : il y en a neuf. Sur les neuf, peu échappent à la célébrité (au moins partielle), elles ont même souvent des petits surnoms. Dans la 9ème, il y a l’Hymne à la joie qui est l’hymne européen ; la 6ème, dite Pastorale apparait dans le moment le plus tarte de Fantasia (oui, pour plein de gens c’est mignon, mais pour moi c’est tarte) ; la 3ème, Eroica, a été dédicacée au Premier Nabot de France de l’époque, et la 5ème est pleine de pom pom pom pom, c’est le Destin qui frappe à la porte de Beethoven à l’époque où son ouïe s’est fait la malle. Dans la 7ème il y a un très beau mouvement lent en forme de Thème et variations archi connu (qu’on entend apparemment dans Des hommes et des dieux, par exemple). Que reste t-il en stock ? La 1ère, la 2ème  et la 4ème sentent encore la peinture fraîche et la jeunesse d’un romantisme qui se cherche, mais elles sont jouées assez souvent, car bien que classiques de facture, elles sont plutôt brillantes et faciles à écouter.

Et la Huitième, alors ? Et ben la Huitième, elle peut aller se faire voir, apparemment. Elle apparait sur les programmes des concerts une fois toutes les cinquante années bissextiles. Et pourtant c’est pas un saucisson. Oui, elle radote un peu des fois, en allemand en plus, mais elle sait aussi faire preuve d’une légèreté quasi rossinienne. En fait, cette pauvre symphonie, j’ai envie de la défendre parce que c’est un genre de souffre douleur : on lui reproche à elle des défauts qu’on trouve à toutes ses copines, c’est le Caliméro du quartier, et c’est vraiment trop injuste.

En plus, depuis quand on confondrait un poulet et un saucisson ?

Les vidéos Vodpod ne sont plus disponibles.

10 commentaires sur « Saucisson »

  1. Oh, un cochon-fakir-kamikaze !
    (Elle fait un peu peur quand même l’affiche.)

    Bon ben voilà j’ai appris un truc. Non deux : sur le saucisson musical et la Huitième. Une bonne journée, en somme.

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    1. Moi et mes jugements lapidaires… 🙂 No d’offense, c’est qu’il me rappelle trop des illustrations sonores de scènes d’enterrement dans des films ou des séries ou des pubs, et le manque de recherche et d’imagination des réalisateurs qui l’assaisonnent toujours à la sauce funèbre, peut être…

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  2. Mmh! Du Beethoven au petit déjeuner. Pour l’occasion j’ai branché le PC sur les « gros » baffles. C’est vrai qu’elle est moins connue celle-là, ça fait du bien.
    Et oui elle est atroce ton affiche avec ce cochon qui se trucide allégrement, heureux qu’il est de se faire bouffer par le Roi de la Création. L’époque était moins hypocrite et son âme moins sensible…

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