La voix de sa maîtresse

Oye oye ! Viens donc que je te narre l’histoire de celle qui voulait fabriquer une galette magique dont le son enchanteur aurait le pouvoir de charmer tous les animaux du ciel et de la terre !

Depuis mardi, nous enregistrons, et chaque jour pendant deux fois trois heures, j’ai l’impression de faire partie d’une secte étrange, de participer à une cérémonie mystérieuse. Ça commence toujours de la même façon : on attrape, disons… un mouvement de symphonie, par exemple. On se concentre comme si notre vie en dépendait, et on tente de le jouer jusqu’au bout le plus parfaitement possible. Jusque là tout est normal, vu qu’on n’est pas là pour cueillir des haricots verts ou faire de la physique quantique. Alles gut, la chose est enregistrée sans encombre. Et c’est là que les ennuis commencent, car dans le haut parleur retentit la voix… Pourtant, la voix est une dame avec un très joli prénom. Mais la voix est ingénieuse du son, et ses oreilles et ses verdicts sont impitoyables. Presque invariablement, après une prise, le premier son qu’elle émet est «Bravooo ! ». Donc tu te fais avoir et tu souris, limite tu es content de toi, tu es zen, les papillons brillent et tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté. Tu penses à l’apéro…

Seulement la voix te suggère d’en refaire une, de prise. Fort bien, tu rechausses tes neurones à 250%, tu rejoues le machin. Bon, en général, ça fait comme le deuxième disque d’un groupe qui a fait un tabac avec son premier album, le deuxième jet c’est moins bien. D’office, tu n’attends même pas le su-sucre du «Bravooo ! » , tu recommences. Tu fatigues un peu aussi. Donc, après une variante du su-sucre qui dit «C’est plutôt très bien, ça…», la voix fait écouter les enregistrements au chef d’orchestre, qui revient en faisant une drôle de tronche et suggère qu’on morcèle le travail.

C’est la fin de l’épisode 1, une heure et demie s’est écoulée, on fait donc tous une pause en allant se rafraîchir sous le soleil et ses 95,09°C ( oui, la souffrance c’est relatif : la chaleur insupportable est une méthode comme une autre pour trouver qu’on est beaucoup mieux dans le noir, au frais comme des champignons ). On repense à l’apéro. La cloche sonne, et c’est l’heure du deuxième round.

La voix a bien bossé son carton pendant que tu glandais sur le trottoir, donc après la prise de son suivante, elle est en mesure de te détailler les problèmes qui perturbent la perfection que tu essayes d’atteindre depuis déjà environ 10 fois.

« La première note, l’attaque dans les vents, c’est pas ensemble.

Sur la fin de la mesure deux, la justesse pour les cordes, on va dire que c’est perfectible.

Au début de la quatrième, les trompettes, la nuance devrait être exagérée, dans les micros ça passe pas ( bon, nous sur le plateau on est sourds mais c’est pas grave )

Tout le passage qui suit, c’est un peu plat, ça manque de direction, non ?

Après, j’ai eu un bruit, quelqu’un a un cil qui grince sur un verre de lunette, voire une poussière sur une lentille ?

Etc etc ( aux larmes, etc, oui ! )… »

Après environ 6 autres tentatives, tu as tout corrigé, tu es dans un état de super-contrôle total, tu joues de plus en plus froncé du sourcil et même tes vêtements n’osent plus se froisser. Tu es un chouïa nerveux, mais vaguement auto-satisfait, quoique quand même bourré de doutes. Tu penses de plus en plus à l’apéro, vu que tu as encore une séance de trois heures comme ça qui t’attend l’après-midi. La voix  suggère alors une dernière prise pour la sécurité, qui s’avère être l’avant-avant-avant-avant dernière. Tu es juste épuisé de la tête et du muscle mais bon c’est pas grave. Parce que maintenant « On la refait et on enchaîne ? ». Tu saisis de mieux en mieux le concept du pétage de plombs.

Voilà, pendant la deuxième mi-temps, la voix a réussi à mettre en boîte environ 150 mesures. Ton mouvement de symphonie en compte 600, et vous deviez finir pour hier. Tu te demande encore d’où elle tenait ce si joli «Bravooo ! » du début…

Et le papier d’alu mit la marmotte dans le chocolat.

Oui, c’est un conte qui finit en queue de lotte, et il est écrit sur un tableau noir. Si tu te demandes comment on peut reconnaître un musicien sans son instrument, on en aura lâché toute cette semaine ( et encore jusqu’à dimanche compris ) une petite centaine sur le trottoir, vers 18h00. On ne peut pas les rater : ils ont tous l’air hagard, lobotomisé, et ne peuvent plus s’exprimer qu’en répétant 18 fois de suite la même portion de phrase.

Quant au bon côté de la force, il existe, qu’on se rassure : nous sommes en train d’effectuer un travail passionnant. J’aimerais tant que notre planning touffu nous permette plus souvent d’aller fouiller collectivement du côté des détails à ce point là ! J’ai vraiment hâte d’entendre les résultats de ces folles journées, entre autres parce que parmi les merveilles que nous avons terminé de mettre en boîte, il y a cette danse macabre et cynique là.

Les vidéos Vodpod ne sont plus disponibles.

15 commentaires sur « La voix de sa maîtresse »

  1. Je suis complètement étrangère à cet univers professionnel, tu le sais. Ton billet est passionnant, il me plonge dans ce monde, dans cette recherche. C’est sympa d’inviter des étrangers dans ton univers… Ce blog, terre d’accueil ? 🙂

    J'aime

    1. Nous on se rend surtout compte qu’on joue toujours décalés à cause des distances, même si en concert ça sonne ensemble. Et la balance n’a rien à voir non plus.
      Bref, pour les micros qui sont sur nous, il faut quasiment revoir la copie… c’est assez tuant. Donc maintenant je rêve qu’on nous enregistre seulement en live 😀

      J'aime

  2. Je sais pourquoi, je sais pourquoi !!! La madame de la voix, et bien elle enregistre pour mettre bout à bout ensuite toutes les erreurs qu’elle a entendues, et ça donnera un super truc, non ? Oh zut alors !

    J'aime

    1. Donc tu as mis la main sur notre Prokofiev avec dame Geneviève ? Charmée que tu le soies 🙂
      Mmmm, te reste à acquérir nos Stravinsky tout juste sortis de l’oeuf , avec le DVD du concert inside, hin hin hin (rire commercial diabolique)

      J'aime

Un commentaire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.